Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 08:57

C'est la rentrée au CHPP, les activités reprennent... le blog "Actu-Clio" se réveille tout doucettement devant la riche actualité politique du moment.

 

À très bientôt pour nos commentaires et analyses.

Par Alexandre Niess - Comité d'Histoire Parlementaire et Politique
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Samedi 2 juillet 2011 6 02 /07 /Juil /2011 09:45

Et si l’annonce de la grossesse de Carla Bruni-Sarkozy valait surtout pour ce qu’elle révélait du changement ténu, mais perceptible, des mises en scène républicaines ? Etonnante en effet est la résurgence, pour l’occasion, de cette expression d’ « enfant du miracle ». Dans Ouest France, dans L’Express, dans Libération ou dans Le Canard Enchaîné… journalistes et caricaturistes brodent allègrement, depuis le mois de mai, sur cette formule qui appartient, pourtant, à un répertoire symbolique bien éloigné de la culture républicaine. Il y a presque deux siècles, Lamartine, Victor Hugo et, avec eux, tout le camp royaliste la consacraient en effet pour saluer la naissance, le 29 septembre 1820, du fils posthume du duc de Berry, Henri-Dieudonné de Bordeaux, futur comte de Chambord : « Il est né l’enfant du miracle ! / Héritier du sang d’un martyr, / Il est né d’un tardif oracle / Il est né d’un dernier soupir ! » chantait Lamartine, fixant ainsi l’heureuse formule dans son poème sur La naissance du duc de Bordeaux. Le « miracle », de fait, était alors de taille : avec l’assassinat, le 13 février 1820, du duc de Berry, fils du Comte d’Artois, lui-même frère de Louis XVIII, qui régnait alors, et de Louis XVI, s’était éteinte la seule personne susceptible de donner un héritier à la famille royale. Sa mort semblait donc enterrer tous les espoirs royalistes d’une pérennité garantie de la dynastie. Mais c’était sans compter la grossesse de Marie-Caroline de Berry, sa femme, révélée quelque temps après l’assassinat. C’était sans compter la naissance d’un héritier salué d’emblée, par tous les ultras, comme un signe bienveillant de la Providence, la garantie d’un avenir radieux pour la monarchie restaurée.

Certes, aujourd’hui, le « miracle » en question n’est pas le même. Nul enjeu, ici, de pérennité politique garantie par un fils, nulle invocation d’une « Providence » salvatrice, nulle – pour l’instant…- bravache instrumentalisation de l’événement contre les adversaires du pouvoir. Par définition, en effet, la République n’a, au fond, que faire des enfants de ses présidents… Jean-Louis Debré, mais il n’est pas le seul, l’a rappelé fort à propos : il n’est pas de statut, dans la Constitution, pour la femme du président et l’affaire n’est que privée. La réactivation de l’expression s’accompagne donc – bien sûr – d’une mutation de son sens. Le miracle évoqué, espéré par certains, est, aujourd’hui, tout entier électoral : la grossesse de Carla Bruni-Sarkozy et la naissance de l’enfant du président auront-elles un impact sur la campagne électorale et sur sa possible réélection ? Contribueront-elles à renouer le lien entre Nicolas Sarkozy et les Français ? L’attendrissement, l’empathie… toute la gamme des émotions politiques viendront-elles retisser ce que l’épreuve du pouvoir a manifestement déchiré ?  Il n’est donc pas question de lire derrière cette grossesse la tentation du Prince qui percerait sous le Président. Elle confirmera sans doute surtout l’instrumentalisation de l’intime, l’exhibition requise de la morale privée dans la sphère politique démocratique – autant de phénomènes souvent soulignés. Et pourtant… Un autre petit événement entourant cette grossesse  contribue à brouiller les registres, laissant penser que, décidément, avec elle, quelque chose se joue dans le champ des représentations républicaines. C’était il y a quelques mois, en décembre, lors d’un déplacement du couple présidentiel en Inde. Autant que l’expression d’enfant du miracle, l’anecdote a été abondamment relayée par la presse : la première dame, en visite dans la ville de Fatehpur-Sikri, aurait confié au prêtre du sanctuaire de la ville son souhait d’avoir un fils et lui aurait demandé de prier pour elle afin que son désir soit exaucé… L’anecdote est curieuse qui semble réactiver cette fois non plus le XIXème siècle, mais le XVIIème siècle, qui vit, lui aussi, une femme de chef d’Etat invoquant les cieux et son dieu pour obtenir la naissance d’un fils. Cette femme, c’était Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, mère de Louis-Dieudonné, né en 1638 (après plus de vingt ans de mariage) et futur Louis XIV. Pas question, là non plus, de faire de Carla une réplique contemporaine d’Anne, mais, là encore, la collusion des images et des siècles est frappante : l’évocation insistante, dans toute la presse et depuis des mois, par la femme du président de son désir d’enfant ; le vœu en Inde et le souhait, précisément signifié, d’avoir un fils ; le caractère inespéré de cette grossesse. Enfant du miracle décidément – mais à l’ère démocratique. Et c’est précisément ce qui se joue là : l’invention d’une place pour un nouveau venu sur la scène publique – l’enfant de président – qui, pour être dépourvu de statut constitutionnel, n’en représente pas moins une arme politique potentielle, un enjeu fort dans les stratégies de communication. Enjeu complexe néanmoins, dans un pays rétif aux privilèges de la naissance. Enjeu très singulier aussi, comme en atteste l’émergence, d’ores et déjà, d’une mise en scène spécifique de la grossesse de Carla Bruni-Sarkozy. Une mise en scène aux antipodes – cela est frappant – des grossesses ministérielles que la Vème République a connues. Dans les cas de Ségolène Royal, de Rachida Dati, de Nathalie Kosciuzsko-Morizet, pour les plus médiatisées, la mise en scène était surtout celle d’une réaffirmation combattive – au demeurant à double tranchant comme l’ont souligné certaines féministes – de ce qu’une femme peut être à la fois femme de pouvoir et mère, cumulant dossiers, couches lavables et escarpins. Dans le cas de Carla Bruni-Sarkozy, la mise en scène de sa grossesse semble s’inscrire d’emblée dans le registre, traditionnel, de l’exaltation d’une maternité vécue comme accomplissement emblématique de la femme.

Ces deux anecdotes en convoquent une dernière. Non plus, cette fois, autour de la grossesse de Carla Bruni-Sarkozy mais autour de Marianne. C’était en février 2010, lors du lancement du Grand Emprunt. La campagne publicitaire qui servit à vanter ses vertus reposait en effet sur la figure allégorique de la République – mais en une mise en scène qui, là encore, vit s’entremêler singulièrement les cultures politiques. Marianne était enceinte et de blanc vêtue, en une image inédite, et frappante, d’une République drapée de cette couleur à forte charge royaliste. Quant à l’association de Marianne et de la maternité, elle n’était certes pas neuve – songeons en particulier à la Marianne-mère et « allaitante » de Daumier en 1848 – mais elle reposait, à l’évidence, bien moins sur l’exaltation de la générosité républicaine pour ses enfants symboliques que sur la simple exaltation de la femme enceinte. La campagne fit polémique. Elle ouvrait, sans que nous le sachions alors, l’histoire neuve de l’instrumentalisation politique des enfants présidentiels sous la Vème République. 

 

Corine Legoy

membre du bureau du CHPP

maitre de conférences à l'université d'Orléans

Par Corine Legoy
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Vendredi 24 juin 2011 5 24 /06 /Juin /2011 11:39

Résumé : après la publication du rapport Ciotti, un regard historique rétrospectif éclaire quelque peu le rapport entretenu entre la République et la délinquance juvénile par l'analyse d'un cas très concret : les entrées de mineurs au centre de détention de Clairvaux en 1850.

 

Aborder la question de la détention des mineurs est toujours périlleux tant ce sujet est polémique et politiquement connoté. Le dépôt par Eric Ciotti d’un Rapport pour renforcer l’efficacité de l’exécution des peines au Président de la République le 7 juin dernier invite à l’interrogation rétrospective. Ce rapport met non seulement en lumière une vision de la délinquance juvénile (celle qui est soutenue par une partie de l’UMP), mais il permet également de saisir en creux les attentes d’une partie de l’opinion publique. Depuis plusieurs décennies, celle-ci navigue entre le souhait d’une sévère répression des faits de délinquance, et le constat de l’inutilité de la prison pour des mineurs qui entrent dans les établissements pénitentiaires en qualité de dealers à la petite semaine, ou de voleurs de galerie commerciale de province, et en sortent experts ès braquages ou ès trafics. Comment la République gère-t-elle cette délinquance juvénile ? Pour évoquer cette question, il n’est pas inutile de remonter le temps et de proposer une courte analyse portant sur les mineurs enfermés à la prison centrale de Clairvaux (Aube) au cours de la Seconde République.

 

Entre le 17 mai et le 28 septembre 1850, la prison centrale accueille trente-quatre nouveaux mineurs de sexe masculin. Ceux-ci ne disposent pas de quartiers réservés au sein de la prison et sont ainsi mélangés avec les autres détenus. Cinq arrivent au mois de mai, deux au mois de juin, huit au mois de juillet, onze au mois d’août et huit en septembre.

Qui sont-ils ? Tous sont issus du Nord-est de la France. Le plus âgé, condamné pour attentat à la pudeur, est âgé de 16 ans et écope de 30 mois de prison correctionnelle ; il entre à Clairvaux le 23 mai 1850 et en est libéré le 29 février 1852. Les deux plus jeunes ont sept ans ; l’un, entré le 5 août 1850, est condamné à la prison correctionnelle jusqu’à ses dix-huit ans (date de libération prévue le 14 août 1860) pour vagabondage et tente de s’évader de la prison de Clairvaux en 1856 mais est libéré au terme de sa condamnation ; l’autre (entré le 7 septembre 1850) est condamné pour vol sans discernement à être emprisonné jusqu’à ses dix-huit ans (date de libération prévue le 5 mars 1861) mais est placé en famille d’accueil le 17 janvier 1857 après plus de six ans d’enfermement.

Pour quelles raisons ces mineurs sont-ils condamnés ? De prime abord, il peut nous apparaître a posteriori que les condamnations portent sur des faits relativement anodins : vingt-trois d’entre eux sont condamnés pour vol, fait aggravé par un outrage à agent pour l’un d’entre eux, tandis qu’un autre est aussi accusé de vagabondage. Le vagabondage seul est le chef d’accusation pour cinq de ces mineurs. La mendicité est un motif de condamnation pour trois de ces jeunes. L’escroquerie, l’outrage à agent et l’attentat à la pudeur en conduisent également trois à la prison de Clairvaux.

Il est important de s’arrêter quelques instants sur l’objet précis de la condamnation et sur les peines prononcées. Pour les vols, nous avons parfois quelques précisions : l’un vole quelques pièces de monnaie et écope d’une détention jusqu’à ses dix-huit ans (soit onze ans de prison) ; un autre vole une bouteille de liqueur et est condamné à cinq ans de prison (il était âgé de dix ans) ; un troisième, pour avoir volé une cuillère en argent – à défaut d’être né avec une dans la bouche… – effectue trois ans de prison ; un jeune de douze ans est condamné à trois ans de correctionnelle pour avoir volé 4,50 francs…

Revenons sur ce dernier cas. Le vol de 4,50 francs correspond en 1850 au salaire hebdomadaire d’un jeune garçon du même âge dans une mine anglaise ou du nord de la France, lui-même environ trois fois moins élevé que le salaire d’un mineur adulte. En comparant cette situation avec la situation actuelle et considérant que le SMIC horaire brut s’établit au 1er janvier 2011 à 9€, que la durée hebdomadaire du travail est règlementairement de 35 heures (bien loin des 72 heures effectuées par ces jeunes de 12 ans dans les mines françaises du milieu du XIXème siècle), un adulte gagne donc (au minimum) 315€ par semaine ; alors le vol effectué en 1850 par ce jeune homme de douze ans correspond aujourd’hui à un vol d’environ 100€. De nos jours, notre République est-elle prête à envoyer un jeune garçon de douze ans  – un élève de cinquième – trois ans en prison pour avoir volé cent euros dans le porte-monnaie de ses parents ? Heureusement, non ! Mais telle était la règle, au cours de la Seconde République.

De plus, la remise de peine n’est absolument pas une pratique courante. Sur les trente-quatre mineurs en question, vingt-quatre sont libérés au terme initialement prévu, quatre sont placés en famille d’accueil en qualité de domestiques de culture – domestiques spécialement chargés des travaux agricoles -, trois sont transférés dans d’autres centres pénitentiaires dont l’un en Corse le 6 janvier 1855 après une tentative d’évasion en 1854 (il faut dire qu’il a été condamné en juillet 1850, à l’âge de douze ans, à la prison correctionnelle jusqu’à l’âge de vingt ans, soit jusqu’au 11 août 1858, pour « soustraction frauduleuse de quelques pièces de monnaie »).

 

Au 1er mai 2011, selon le rapport d’Eric Ciotti, 792 mineurs sont détenus. Pourtant, l’emprisonnement n’est plus préconisé comme solution à cette délinquance juvénile, en lui préférant le placement en CEF (Centre éducatif fermé) et en CER (Centre éducatif renforcé) comme réponse préalable et nécessaire devant l’existence de mineurs multirécidivistes. En plus de cette première réponse institutionnelle, M. Ciotti propose la création d’un service civique sous la direction de la défense nationale, de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) ou de structures associatives constatant que « cette délinquance est de plus en plus violente : violences urbaines, atteintes volontaires à l’intégrité physique, vols, vols avec violences… Plus grave, ces actes sont commis par des enfants de plus en plus jeunes, et se féminisent. De nombreuses études sociologiques ont démontré que l’aggravation des actes est d’autant plus systématique que les actes délictueux sont précoces. Ainsi 74% des jeunes qui ont déjà commis un délit bénin à 12 ans ou moins seront impliqués dans un acte plus grave par la suite. C’est ainsi que 34% des mineurs qui ont fait l’objet d’une décision pénale commettront une nouvelle infraction dans l’année qui suit cette décision. » (p.34)

 

La délinquance juvénile connaît probablement une recrudescence (selon les statistiques), mais il est faux de croire que la délinquance des plus jeunes est un fait nouveau comme nous le montre l’exemple des trente-quatre jeunes incarcérés à Clairvaux en 1850. Le rapport Ciotti détient certes le mérite de constater l’échec des politiques publiques en matière de réponses institutionnelles et judiciaires. Mais, Ivan Jablonka a montré dans son bel ouvrage sur Les enfants de la République (Le Seuil, 2010) combien le discours contemporain autour du « jeune de cité » suspecté de tous les méfaits – trafiquant, rebuté par l’effort autant qu’avide de consommer, incendieur de voiture ou de salles de sport… - s’inscrivait dans la longue histoire de la stigmatisation des mineurs : « enfants trouvés, gavroches, surineurs de faubourgs, jeunes de banlieue »… sur eux, les clichés traversent les siècles et le nôtre, finalement, ne fait que les reprendre, alimentant, poursuivant le mouvement d’une angoisse sociale et politique lisible depuis le XVIIIème siècle. Plusieurs autres chercheurs montrent à la fois la permanence de la thématique de la délinquance urbaine, celle de la lutte de l’État contre ce phénomène et celle de sa relative inefficacité (dans Les âmes mal nées : jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXème-XXIème siècles) sous la direction Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre et Jean-Jacques Yvorel).

 

Alexandre Niess,

membre du bureau du CHPP,

docteur en histoire

Par Alexandre Niess
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Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 17:13

Résumé : Les affaires récentes marquent-elles un tournant dans l'évolution de nos rapports entre espace public et for privé? Sommes-nous entrés dans l'ère du voyeurisme mondialisé? Faut-il préserver notre "exception française"? Actu-Clio proposent quelques éléments de réponse, au regard de l'histoire.

 

Dans la très riche histoire des scandales politiques en France, la question des mœurs privées et des déviances sexuelles n’a été que très rarement sur la sellette. Seules deux ou trois affaires de ce type ont défrayé la chronique, et encore de façon marginale, sans marquer véritablement notre histoire politique comme l’ont fait le scandale de Panama ou l’affaire Stavisky.

On cite  avec amusement le président de la République Félix Faure, décédé brutalement le 16 février 1899 dans le « salon bleu » de l’Elysée, entre les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. Cette disparition exceptionnelle donna lieu pendant quelques semaines à quelques articles et chansons grivoises, où la gauloiserie la plus lourde le disputait aux fantasmes du complot. On avança qu'il était mort d'avoir « trop sacrifié à Vénus », c'est-à-dire d'un effort excessif dans le cadre de l'acte sexuel, [et la plaisanterie populaire alla même jusqu’à préciser qu’une fellation lui avait été fatale. L'abbé chargé de lui administrer les derniers sacrements aurait demandé : « Le président a-t-il toujours sa connaissance ? ». Un domestique lui aurait alors répondu : « Non, elle est sortie par l'escalier de service » Marguerite Steinheil fut alors surnommée la « Pompe funèbre », et l’on attribua    à Clemenceau, jamais avare de bons mots, cette formule sans indulgence pour le chef d’Etat défunt : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée ». Dans son journal La Libre Parole, l’antisémite Edouard Drumont affirma que Félix Faure avait été empoisonné par les partisans du capitaine Dreyfus, et cette accusation ressurgit avec force en mai 1908 lorsque Marguerite Steinheil fut inculpée pour le meurtre de son mari et de sa belle-mère…avant d’être acquittée quelques mois plus tard. On observera qu’étaient déjà en place à la Belle Epoque des éléments qui se retrouvent aujourd’hui dans la publicisation de l’affaire DSK, à savoir la dimension satirique et la mythologie du complot, qui sont des constantes de l’histoire des scandales.  Mais on notera aussi que la majorité des journaux de l’époque restèrent très mesurés et déférents à l’égard du président disparu, et que l’exploitation du scandale se cantonna essentiellement aux chansonniers et à l’extrême-droite, trop heureuse de salir un représentant des élites républicaines.

Pour retrouver un scandale politique lié au sexe il faut faire un bond de plus de quarante ans, dix ans après le cas du ministre Le Troquer (voir le rappel qu’en fait Eric Anceau) : la sinistre affaire Markovic, une manipulation montée de toutes pièces au début de l’année 1969 pour discréditer Georges Pompidou, ex-Premier ministre et candidat déclaré à la succession du général de Gaulle. Des photos-montages circulèrent dans les salles de rédaction, visant à impliquer le couple Pompidou dans des soirées orgiaques organisées dans les milieux du show-biz, notamment autour d’Alain Delon. Et si Georges Pompidou conserva une rancœur inextinguible envers ceux de ses amis politiques qui avaient laissé propager la méchante rumeur, cela ne l’empêcha pas pour autant d’être élu Président de la République quelques semaines plus tard.  De même peut-on constater que les liaisons romanesques de ses successeurs Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, la réputation de gourmandise sensuelle de Jacques Chirac ou les appétits de tel ou tel ministre n’ont jamais suscité autre choses que des rumeurs complices dans le microcosme politico-médiatique ou des commentaires ironiques des chansonniers.

En somme, le sexe n’a jamais fait les choux gras du scandale en France, du moins jusqu’aux premières années du XXIe siècle. Du scandale des décorations à l’affaire Woerth-Bettencourt, en passant par Panama, Stavisky, Urba ou la cassette Méry, c’est d’abord et avant tout le rapport des politiques à l’argent qui a suscité l’effervescence des médias et l’émotion de l’espace public. C’était le fruit d’un double héritage historique, fusionnant la diabolisation de l’argent, entretenue pendant des siècles par l’Eglise puis par la gauche française, avec la soif d’intégrité de la tradition républicaine. De sorte que la « religion » républicaine a beaucoup plus diabolisé l’argent que le sexe, la corruption et l’affairisme étant ses péchés capitaux. Quand le sénateur Gary Hart était écarté de la course à la présidence en 1988 à la suite de la révélation d’un adultère, quand les Etats-Unis s’enflammaient pour le Monicagate, qui se souciait en France des amours secrètes de nos présidents successifs ? Quand les tabloïds britanniques se repaissaient des liaisons extra-conjugales de tel ou tel ministre, la presse française préservait pendant deux septennats le secret de Mazarine. Telle était notre tradition, telle était notre culture politique.

Etait-ce véritablement une exception française? L’affaire DSK nous aurait-elle plongés d’un coup dans le puritanisme ou dans son miroir inversé, le voyeurisme, qui seraient des symptômes de notre américanisation? Observons d’abord que la publicisation du privé est relativement récente dans la société américaine, puisqu’au début des années soixante les frasques extra-conjugales du président JF Kennedy n’ont jamais donné lieu à scandale. Les affaires de mœurs des politiques ne font véritablement recette que depuis quelques décennies aux Etats-Unis, et Ted Kennedy, le frère cadet du président, en a d’ailleurs fait l’amère expérience. Ce qui semble donc déterminant au regard de l’histoire, c’est moins une affaire de morale publique que de sur-médiatisation. A mesure que s’accroissent la capacité d’investigation et la vitesse de diffusion des medias, l’espace dévolu à la sphère privée se restreint comme une peau de chagrin. A la révolution télévisée des années 1970, qui virent notamment surgir l’affaire du Watergate, a succédé aujourd’hui l’avènement de la communication instantanée et universelle, qui fait totalement exploser les frontières entre l’espace public et le for privé.  A l’heure du smartphone et du printemps arabe sur Twitter, il devient de plus en plus illusoire de garantir à coup sûr la protection de l’intimité. Dans l’histoire française des scandales, la révolution actuelle est comparable à celle des années 1880, marquées par l’avènement d’une législation libérale et de la presse de masse, et qui avaient fait éclater au grand jour le système de corruption généralisée du monde parlementaire lors du scandale de Panama. Désormais, tout individu apparaît en capacité non seulement de dévoiler une « affaire », mais de la diffuser instantanément au plus grand nombre. L’intime est en voie de disparition. Ce n’est pas un tournant moral, mais bien une révolution médiatique.

La faute à qui ? Les politiques eux-mêmes ont choisi d’offrir en pâture  leur vie privée aux médias, affichant leur famille et leurs amours en couverture des magazines ou en ouverture des journaux télévisés. Sur le modèle américain, la  désacralisation, la personnalisation, la vedettarisation et la pipolisation de la vie politique, largement utilisés par l’actuel président de la République, ont contribué à la publicisation de la vie privée et la privatisation de la vie publique, brouillant les frontières que 150 ans de culture républicaine avaient patiemment installées. Le phénomène n’est pas nouveau dans notre histoire politique, et l’on peut considérer par exemple que la campagne familiale et familière « Giscard à la barre » de 1974 annonçait déjà l’américanisation de nos mœurs politiques actuelles. Mais la convergence de cette politique du dévoilement et de la communication globalisée conduit à la situation actuelle, qui modifie sensiblement l’espace du politique.

Encore faut-il rappeler une évidence. Si le for privé est aujourd’hui exposé aux feux de la médiatisation dans les affaires DSK, Tron ou Ferry, c’est parce que sont mis en cause des comportements qui tombent sous le coup de la loi, le viol, le harcèlement sexuel, la pédophilie. Il est du devoir de nos élites politico-médiatiques de circonscrire le débat dans les limites de cette interrogation  sur la légalité, et de ne pas s’aventurer dans les territoires controversés de la morale ou de la pudeur. Par ailleurs, et au regard de l’histoire, il semble bien que ce qui soit en cause, d’abord et avant tout, c’est bien la question de l’égalité des sexes. En retard d’une guerre pour l’octroi du droit de vote aux femmes, la France apparaît en retard d’une génération pour la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps. A en juger par les réactions des éléphants socialistes de la vieille école, il y a encore du chemin à faire pour faire disparaître les vieux réflexes machistes d’une caste politique habituée aux pleins pouvoirs du sexe fort. La mobilisation des organisations féministes et des historiennes du genre se justifie pleinement par l’archaïsme de ces réactions genrées. En somme, s’il s’agit de mettre fin à une « exception française », ce n’est certainement pas la protection de la vie privée qu’il faut jeter en pâture à la globalisation médiatique. En revanche, c’est sur le terrain de l’égalité des sexes que l’occasion nous est donnée de nous rapprocher du modèle anglo-saxon. Dans leur fonction de catharsis collective, les scandales de mœurs du mois écoulé auront au moins cette vertu.   

 

Jean Garrigues

Professeur à l’Université d’Orléans

Président du Comité d’histoire parlementaire et politique.

Par Jean Garrigues
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Dimanche 19 juin 2011 7 19 /06 /Juin /2011 14:53

Résumé : L'Italie commémore son unité et la fondation de sa République. Ces festivités officielles ne sont-elles pas destinées à masquer une crise de la nation italienne dont les sources sont lointaines ? 

 

 

2011 a vu l’Italie commémorer à la fois le 150e anniversaire de son Unité et le 65e de sa République. Rarement commémoration n’aura semblé si importante pour un pays qui, depuis une vingtaine d’années, connaît en son sein une importante force politique remettant radicalement en cause le passé unitaire. Même si aux toutes dernières élections municipales et provinciales – l’équivalent de nos élections cantonales –, la Ligue du Nord est en recul partout sur ses terres et ne possède désormais qu’une seule ville de plus de 15 000 habitants, Varese, elle reste le partenaire indispensable de Berlusconi au gouvernement. Depuis des années, la Ligue multiplie les provocations et menaces, piétinant le patrimoine historique de l’Italie unifiée par le Risorgimento, faisant fi des principes constitutionnels discutés et définis par l’Assemblée constituante élue il y a 65 ans, tournant en dérision les fêtes prévues cette année pour célébrer l’Unité. C’est au point que l’actuel président de la République, Giorgio Napolitano, un ancien communiste, a dû intervenir à plusieurs reprises, en tant que garant des institutions et de l’unité nationale, cette année encore de Paris, à l’Ecole Normale Supérieure où il était invité. Dans un discours ferme, il fustigeait la vulgarité de ceux qui n’ont pas hésité à brûler en effigie l’un des héros de l’indépendance italienne, Garibaldi, traité de « personnage de carnaval » et rebaptisé pour l’occasion « héros des immondes », détournant ainsi l’expression de « héros des deux mondes » qui lui est associée.

         Au-delà des propos choquants et heureusement minoritaires venant d’un parti connu pour son extrémisme et son racisme autant xénophobe qu’antiméridional, l’historien ne peut pas ne pas s’interroger sur les éventuelles limites passées et présentes du sentiment d’appartenance nationale des Italiens. Bien sûr, les spécialistes de l’histoire du Risorgimento sont revenus sur le mythe d’une Italie fruit exclusif d’une minorité. Ils ont au contraire montré comment les plébiscites organisés en 1860 dans les différents Etats qui constituaient le territoire italien, loin d’être une fiction arrangée par le nouveau pouvoir, témoignaient du désir de participation à la naissance de leur nouvel Etat de larges couches d’Italiens conscients d’appartenir à une même nation. Pour autant, au Sud de l’Italie, le phénomène dit du brigandage démontrait une réelle résistance politique de nostalgiques de la dynastie Bourbon dans l’ancien Royaume des Deux-Siciles. La question méridionale naissait alors et le fossé tant économique que social ne parvient toujours pas à être comblé entre les deux Italies.

         Près d’un siècle plus tard, après deux guerres et vingt ans d’un régime totalitaire, la question nationale ne semble pas complètement résolue. En 1943, un mouvement indépendantiste sicilien profitait de la déréliction de l’Etat italien. Il conduisait à la rédaction hâtive d’un statut d’autonomie pour l’île. Trois ans plus tard, les Italiens connaissaient une nouvelle raison de se diviser. Le référendum institutionnel du 2 juin 1946 voyait 54% –seulement – du corps électoral désormais élargi aux femmes, choisir la République et renoncer à une monarchie certes discréditée par ses compromissions avec le fascisme mais qui pour certains était considérée comme l’un des derniers voire le seul symbole de l’unité. À nouveau, le pays se divisait, entre un Sud ultra-monarchique et un centre-nord très majoritairement républicain. Prenant acte des méfaits d’une centralisation incomprise notamment dans le Sud, les Constituants tentaient de jeter les bases d’une régionalisation toujours repoussée, timidement amorcée au tout début des années 1970. La Ligue du Nord naît précisément du retard des gouvernements républicains à mettre en place un système respectant la diversité italienne au sein d’un même Etat. Le sentiment antiméridional s’est en outre nourri d’un discours intellectuel qui oppose schématiquement l’archaïsme supposé d’une culture – celle du Mezzogiorno – pétrie d’humanisme et tournant volontairement le dos à la modernité et à la science, à la culture septentrionale plus attentive aux mutations de la société et aux courants intellectuels internationaux contemporains.

         Il y a plus. La République italienne qui s’est imposée il y a soixante-cinq ans fait également débat. Non que les nostalgiques de la monarchie aient un poids quelconque dans le corps électoral et la société. Mais la crise de la « première » République à la suite des scandales de corruption du monde politique fut entre autres l’occasion d’un procès contre une culture héritée de l’esprit de l’antifascisme et de la Résistance que l’on accusait d’avoir été la cause d’un déficit démocratique et plus généralement politique du système constitutionnel mis en place depuis 1948. On en vint à assimiler abusivement antifascisme, Résistance, République, communisme et hégémonie démocrate-chrétienne responsables en vrac d’empêcher la « normalisation » italienne, c’est-à-dire l’acceptation des caractéristiques des démocraties occidentales : un exécutif fort, une alternance politique, une culture politique et économique libérale, etc. En bref, une partie de la droite intellectuelle et politique jette le bébé – les valeurs réformistes radicales en partie héritées de l’expérience de la Résistance et de la prise de conscience des problèmes structuraux de la société italienne – avec l’eau du bain (la culture communiste diffuse dans une partie de cette société). La polémique n’est toujours pas close. La double commémoration de ce printemps 2011 vient donc à point pour tenter de recoller les morceaux d’une Italie qui ne parvient à pas s’aimer. Cela suffira-t-il pour reconstituer les bases d’une culture nationale majoritairement acceptée et diffuse ?

 

 

Frédéric Attal (link)

Secrétaire général du CHPP

Maître de conférences en histoire contemporaine

Par Frédéric Attal
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  • : La riche actualité politique, internationale, économique, sociale ou culturelle que la toile contribue à amplifier appelle un éclairage qui prenne un peu de distance avec les faits. Le regard de l’historien nous semble primordial. Il assure le recul nécessaire, tempère les passions et relativise l’inédit ou l’extraordinaire. Il permet de satisfaire une curiosité légitime pour notre histoire, qu’elle soit ou non contemporaine, et d’offrir de nouvelles matières à discussion.
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